Le 28 juillet, 1 500 éleveurs ont bloqué quinze sites du groupe Bigard pour dénoncer la baisse des prix d’achat des bovins. Quelques jours plus tôt, une enquête du Monde et de Lighthouse Reports documentait le poids acquis par le groupe dans l’abattage français et ses effets sur le pouvoir de négociation des éleveurs. Elle prolonge plusieurs travaux publiés ces dernières années sur les méthodes du groupe, son rôle dans la fixation des prix et l’opacité qui entoure ses résultats financiers.
Le conflit autour de Bigard pose ainsi la question des bénéficiaires réels des subventions publiques agricoles. Ces soutiens occupent une place structurelle dans l’économie de l’élevage bovin : en 2024, ils représentaient 81,4 % de l’excédent brut d’exploitation des exploitations spécialisées en bovins viande. La PAC ne finance pas directement le groupe Bigard, mais elle contribue aux conditions économiques sur lesquelles repose sa position. En compensant une partie du revenu que les prix d’achat ne suffisent pas à assurer, les aides publiques maintiennent l’activité des exploitations et l’approvisionnement d’un secteur dont une part croissante de la valeur est captée en aval.
Bigard dans le viseur : la bataille des prix bovins
Dans la nuit du 27 au 28 juillet, des éleveurs ont installé tracteurs et bottes de paille devant quinze abattoirs du groupe Bigard. À l’appel de la Fédération nationale bovine (FNB), de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs, près de 1 500 personnes ont participé à la mobilisation sur l’ensemble du territoire. Les syndicats dénoncent une baisse des prix engagée depuis le printemps, qui atteint jusqu’à 600 euros par animal.
Selon la FNB, cette évolution ne correspond pas à celle du marché. La consommation de viande bovine n’aurait reculé que de 0,6 %, tandis que les importations ont diminué de 1 % entre janvier et mai. Dans le même temps, l’offre disponible d’animaux se contracte. « Rien ne justifie ces baisses de prix », affirme Patrick Bénézit, président de la FNB.
Les éleveurs ont choisi de concentrer leur mobilisation sur Bigard en raison de sa place dans la filière. Le groupe possède Charal et Socopa, exploite une trentaine d’abattoirs et réalise plusieurs milliards d’euros de chiffre d’affaires. Quelques jours avant les blocages, l’enquête du Monde et de Lighthouse Reports mettait en évidence l’ampleur de son implantation dans le secteur bovin.
Les conflits sur les prix pratiqués par Bigard ne sont pas nouveaux. Des sites du groupe avaient déjà été bloqués en 2010 et en 2015. Dès 2010, des éleveurs l’accusaient d’« écraser les prix à la production ».
Bigard : comment les rachats ont construit un pouvoir de marché difficile à encadrer
Avec 5,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 60 sites et environ 15 000 salarié·es, Bigard domine aujourd’hui l’abattage bovin français. Cette position résulte d’une succession d’acquisitions. Le groupe a notamment absorbé Charal puis Socopa, ancien groupe coopératif détenu par des éleveurs.
Des acquisitions qui réduisent les alternatives locales
Sur certains marchés locaux, les rachats d’abattoirs et de concurrents ont progressivement réduit les alternatives accessibles aux éleveurs. Le coût et la durée du transport des animaux limitent en effet le nombre d’établissements auxquels une exploitation peut avoir recours.
L’enquête du Monde et de Lighthouse Reports reconstitue ces marchés locaux. Plus des deux tiers des exploitations bovines françaises dépendent d’un nombre restreint d’entreprises d’abattage, à des niveaux de concentration susceptibles d’affecter la concurrence. Bigard détient plus de 50 % du marché accessible dans 343 intercommunalités, qui regroupent environ 66 000 exploitations.
Les rachats et les fermetures d’abattoirs se sont également accompagnés d’une spécialisation croissante des sites. Les grands établissements sélectionnent les espèces, les catégories d’animaux et les volumes les mieux adaptés à leur outil industriel. Cette organisation réduit les possibilités d’abattage pour les petites exploitations diversifiées.
L’enquête du Monde et de Lighthouse Reports en donne un exemple en Moselle. Après la restructuration des capacités locales d’abattage, certaines fermes diversifiées ont dû se tourner vers des établissements plus éloignés. Martine Cordel, éleveuse interrogée par les journalistes, relate les pressions exercées dès les années 1980 par Charal sur les producteurs qui détenaient encore une partie du capital de l’abattoir de Metz : « Ils nous ont demandé de revendre [nos parts], sinon, ils allaient quitter la place de Metz. »
Cette restructuration favorise à son tour les exploitations capables de fournir des volumes importants et réguliers. La spécialisation des grands abattoirs et la disparition des alternatives locales renforcent ainsi le mouvement de concentration tout en réduisant le pouvoir de négociation des éleveurs.
De la concentration du marché à la captation de la valeur
Cette concentration confère à Bigard un poids majeur dans la fixation des prix. Chaque jeudi, le groupe transmet ses orientations tarifaires pour la semaine suivante. Cette grille indique le prix auquel il achète les carcasses bovines. Libération relevait en 2024 qu’elle sert de référence bien au-delà des seuls fournisseurs de Bigard : les autres entreprises d’abattage peuvent difficilement s’écarter du tarif fixé par le numéro un du secteur. Pour les exploitations, quelques centimes par kilo suffisent à modifier le revenu tiré de la vente d’un animal.
Ce pouvoir de négociation s’appuie sur une puissance industrielle considérable. Bigard dispose de 60 sites en France, dont 30 abattoirs, et contrôle trois marques majeures : Bigard, Socopa et Charal. Près de 20 000 bovins sont abattus chaque semaine dans ses établissements, sur environ 60 000 à l’échelle nationale. Près d’un bovin sur trois passe ainsi par un site du groupe. Bigard intervient aussi dans la transformation et approvisionne la grande distribution, la restauration commerciale et la restauration collective, ce qui lui assure une présence à plusieurs étapes de la commercialisation de la viande.
Les données sur la formation des prix donnent à voir les effets économiques de ce rapport de force. Entre 2013 et 2019, la part de la valeur revenant aux industriels dans le prix de la viande bovine a progressé de 18,5 %, tandis que celle revenant aux éleveurs a diminué d’environ 11 %, selon les données de l’Observatoire de la formation des prix et des marges analysées par Le Monde et Lighthouse Reports. Les prix payés par les consommateurs augmentaient dans le même temps. Les filiales d’exploitation de Bigard, qui enregistraient alors des profits importants, ont quant à elles accru leurs marges. Le groupe captait ainsi une part croissante de chaque euro dépensé pour l’achat de viande bovine. Selon l’enquête, cette tendance s’est accentuée à la suite des principales acquisitions réalisées par Bigard.
Austin Frerick, spécialiste américain des politiques agricoles et du droit de la concurrence, estime que « ces résultats montrent sans conteste que ces fusions ont eu des conséquences désastreuses pour les agriculteurs français ». Les revenus des éleveurs ne suivent ainsi ni la progression des prix en rayon ni celle de la valeur captée par l’industrie.
En 2024, un éleveur du Maine-et-Loire expliquait à Libération vendre ses bovins 5,50 euros le kilo pour un coût de revient compris entre 6,10 et 6,20 euros. « Nous ne prélevons plus de revenus sur la ferme », témoignait-il. Interrogé sur les prix pratiqués par l’entreprise, un cadre de Bigard résumait de son côté : « Nous ne sommes pas là pour perdre de l’argent. »
Le groupe communique par ailleurs peu sur ses propres résultats. Ses comptes n’étaient plus publiés de façon régulière au moment de l’enquête de Libération. La publication obtenue sous contrainte pour l’exercice 2017 faisait apparaître 4,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires et environ 100 millions d’euros de bénéfice net pour ses principales entités. La fortune de la famille Bigard était évaluée à 725 millions d’euros par Challenges en 2023.
Les blocages de juillet s’inscrivent donc dans un conflit qui dépasse une baisse ponctuelle des cours. Ils interviennent dans une filière où la concentration de l’abattage a réduit les possibilités de négociation des éleveurs, tandis qu’une part croissante de la valeur s’est déplacée vers l’aval.
Le juriste Walid Chaiehloudj, interrogé par Le Monde et Lighthouse Reports, constate qu’une part croissante de la valeur créée dans la filière alimentaire est captée par les industriels et les distributeurs. Les lois EGalim de 2018 et 2021 visaient précisément à mieux protéger le revenu agricole. Leur application reste cependant contrainte par ce rapport de force. Bigard a lui-même été mis en cause pour le non-respect de ces règles. Auditionné à l’Assemblée nationale en 2024, Jean-Paul Bigard déclarait : « Lois EGalim, pourquoi pas. Mais, honnêtement, les dés sont pipés. »
À qui profite la PAC ? Comment les aides agricoles confortent le modèle Bigard
Bigard ne perçoit pas directement les aides de la PAC destinées aux éleveurs. Identifier les bénéficiaires administratifs de ces financements ne suffit cependant pas à comprendre comment leurs effets économiques se répartissent dans la filière.
Les blocages de juillet illustrent cette contradiction : l’une des productions agricoles les plus soutenues par l’argent public reste marquée par une forte dépendance aux aides et par des conflits récurrents sur la rémunération des producteurs.
Le modèle économique sur lequel Bigard a construit sa position repose en partie sur les soutiens publics accordés à l’élevage. En compensant des revenus que les prix d’achat ne suffisent pas à assurer, les aides permettent de maintenir l’activité des exploitations et, avec elle, l’approvisionnement des abattoirs et des transformateurs. Les modalités d’attribution de certains soutiens interviennent également dans l’organisation de la production agricole, en favorisant notamment les exploitations disposant de surfaces importantes ou de cheptels nombreux.
Une politique agricole favorable aux volumes
Le rapport Les profiteurs de la PAC, publié par Pour une autre PAC en 2021, inscrit l’industrialisation de l’élevage dans l’évolution des politiques agricoles européennes. À partir de 1992, la baisse progressive des prix garantis s’accompagne de la mise en place d’aides directes destinées à compenser les pertes de revenu.
Aujourd’hui, une grande partie des paiements du premier pilier est calculée en fonction des surfaces agricoles, tandis que certaines aides couplées à l’élevage dépendent du nombre d’animaux éligibles. Ces modalités peuvent renforcer les avantages associés à la taille des exploitations.
Face à la pression sur les prix, les éleveurs sont incités à accroître leurs volumes et à rechercher des économies d’échelle. Cette logique répond aussi aux besoins d’un outil industriel concentré, fondé sur un approvisionnement régulier et standardisé. L’agrandissement et la spécialisation des exploitations permettent de réduire les coûts unitaires tout en fournissant les volumes recherchés par l’agro-industrie.
Les politiques agricoles ont accompagné cette évolution. Pour la période 2023-2027, 70 % des crédits européens consacrés aux aides couplées sont alloués aux élevages de ruminants. La Cour des comptes européenne relève que ces aides encouragent le maintien des cheptels, puisque leur diminution entraîne celle du soutien perçu.
Le rapport CAP at the Crossroads, publié par Foodrise en 2026, estime qu’en 2020, 77 % des subventions de la PAC associées à la consommation alimentaire européenne, soit 39 milliards d’euros, soutenaient des produits d’origine animale. Les productions végétales en concentraient 23 %. Le calcul intègre les aides versées aux cultures destinées à nourrir les animaux.
La viande bovine figure parmi les productions les plus soutenues. Foodrise estime à 8 milliards d’euros les aides associées au bœuf et à l’agneau en 2020, soit plus de 580 fois le montant associé aux légumineuses. Ces financements occupent une place déterminante dans l’économie des exploitations d’élevage.
Des aides versées aux éleveurs dont bénéficie aussi l’aval
Les aides destinées aux producteurs de bovins ont progressé au cours de la décennie sans enrayer la baisse de leurs revenus. Pour une autre PAC analyse cet écart comme le signe d’une captation indirecte d’une partie des soutiens par les acteurs situés en aval, parmi lesquels l’abattage et la transformation, deux maillons où Bigard occupe une place prépondérante.
Lorsque les aides publiques compensent des prix d’achat insuffisants pour rémunérer le travail des éleveurs, elles contribuent aussi à sécuriser l’approvisionnement des industriels. Elles permettent aux exploitations de continuer à fournir des animaux malgré un partage de la valeur défavorable.
D’après Foodrise, les subventions agricoles représentaient 96 % du revenu des producteurs européens de viande bovine et ovine. En France, les données du RICA pour 2024 donnent une autre mesure de cette dépendance : elles représentaient 81,4 % de l’excédent brut d’exploitation des exploitations spécialisées en bovins viande.
Le soutien public prend ainsi en charge une partie du revenu qui n’est pas assurée par le prix payé à l’éleveur. C’est sur ce point que l’analyse publiée par Le Monde et Lighthouse Reports rejoint les travaux de l’ObSAF. Austin Frerick estime que les fusions réalisées par Bigard ont eu « des conséquences désastreuses pour les agriculteurs français ». Elles auraient aussi « entraîné un transfert massif de richesses des contribuables français vers une seule entreprise, Bigard », par le biais des subventions nécessaires pour couvrir les pertes des éleveurs.
Dans un marché de l’abattage très concentré, les financements publics permettent ainsi aux exploitations de continuer à produire sans que le prix payé par l’acheteur assure à lui seul leur équilibre économique. Une partie du revenu agricole est prise en charge par les aides, tandis que les industriels peuvent continuer à s’approvisionner à des prix inférieurs au coût complet supporté par les éleveurs.
Les soutiens publics interviennent aussi sur les débouchés. Bigard est membre d’Interbev, l’interprofession du bétail et des viandes, dont Jean-Paul Bigard a exercé la fonction de trésorier. Entre 2018 et 2020, Interbev a bénéficié d’un programme européen de 2 millions d’euros destiné à promouvoir la viande bovine européenne sur le marché algérien. Foodrise recense par ailleurs plus de 252,4 millions d’euros de financements européens consacrés exclusivement à la promotion de la viande et des produits laitiers entre 2016 et 2020.
Le développement de Bigard s’inscrit donc dans un système de soutien public qui agit à plusieurs niveaux : il finance les exploitations qui fournissent les animaux, contribue au maintien des cheptels et des volumes de production et soutient certains débouchés commerciaux. La concentration de l’abattage et de la transformation s’est développée dans ce cadre économique.
Les blocages de juillet dépassent ainsi le seul face-à-face entre Bigard et les éleveurs. Le déséquilibre économique mis en évidence dans la filière ne peut être dissocié des effets du modèle de production que les politiques publiques contribuent à maintenir.
La viande bovine compte parmi les aliments dont l’empreinte climatique est la plus élevée. Selon les données reprises par Foodrise, même les systèmes bovins les moins émetteurs produisent, à quantité égale de protéines, plus de onze fois les émissions associées aux légumineuses. L’élevage mobilise par ailleurs une part importante des terres agricoles européennes, directement sous forme de pâturages ou indirectement pour produire l’alimentation destinée aux animaux.
Les effets de ce modèle concernent également les animaux. La concentration des abattoirs peut allonger les distances de transport et s’accompagne d’une spécialisation accrue des élevages. Pour une autre PAC souligne parallèlement la faiblesse des exigences relatives au bien-être animal attachées à une partie des soutiens agricoles et estime que les modalités actuelles des aides favorisent l’agrandissement des cheptels et l’intensification des systèmes d’élevage, avec des conséquences sur les conditions de vie des animaux.
Les tensions sociales autour de Bigard mettent ainsi en évidence les déséquilibres persistants d’une filière largement soutenue par l’argent public, dans laquelle la concentration industrielle pèse sur la rémunération des éleveurs, tandis que le modèle de production financé soulève également des enjeux environnementaux et animaux.
La question des financements publics ne porte donc pas seulement sur leur capacité à garantir un revenu aux agriculteurs. Elle concerne aussi les productions et les modèles agricoles que ces dépenses contribuent à maintenir. Une réorientation d’une partie des soutiens vers les productions végétales destinées directement à l’alimentation humaine permettrait d’accompagner la diversification des revenus agricoles, tout en réduisant la dépendance à l’élevage et les financements accordés à un modèle dont les coûts environnementaux et les conséquences pour les animaux sont documentés.
Sources et références
- Le Monde et Lighthouse Reports, « Comment Bigard, qui a avalé Charal et ses concurrents, dicte les règles de l’abattage aux éleveurs bovins ? », 17 juillet 2026. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2026/07/17/comment-bigard-qui-a-avale-charal-et-ses-concurrents-dicte-les-regles-de-l-abattage-aux-eleveurs-bovins_6724209_4355770.html?srsltid=AfmBOootEmIiaCTLKdv8HRWRq7cGDMw-mWAz89WWGRSVgYH6_jq9RmnX
- Libération, « “Nous ne sommes pas là pour perdre de l’argent” : les méthodes du groupe Bigard, baron de la barbaque », 1er mars 2024. https://www.liberation.fr/economie/nous-ne-sommes-pas-la-pour-perdre-de-largent-les-methodes-de-bigard-baron-de-la-barbaque-20240301_C6ZKL4JVNVDSPM6MMTL6OBKHUY/?redirected=3641
- Franceinfo, « Une quinzaine d’abattoirs du groupe Bigard bloqués par des agriculteurs mobilisés contre la baisse des prix de la viande », 28 juillet 2026. https://www.franceinfo.fr/economie/crise/blocus-des-agriculteurs/une-quinzaine-d-abattoirs-du-groupe-bigard-bloques-par-des-agriculteurs-mobilises-contre-la-baisse-des-prix-de-la-viande_8125403.html
- Pour une autre PAC, Les profiteurs de la PAC !, janvier 2021. https://basta.pouruneautrepac.fr/aquiprofitelapac/
- Foodrise, CAP at the Crossroads: Reforming EU CAP subsidies to support healthy sustainable diets, Londres, février 2026.
- DU SAINT, Caroline, Un déni français. Enquête sur l’élevage industriel, Paris, Éditions Récamier, 2025, 313 p.